L’affirmation a de quoi surprendre : « La tomate est plus puissante que le pétrole. » Abdullahi Umar Ganduje lâche pourtant cette phrase comme une évidence. Le gouverneur de l’Etat de Kano, dans le nord du Nigeria, veut croire que le développement économique de son territoire repose sur l’agriculture.
D’ailleurs, M. Ganduje fait siens les grands discours du chef de l’Etat, Muhammadu Buhari – dont il est proche –, en faveur de ce secteur encore peu considéré mais qui génère pourtant 16,2 % du PIB et 60 % de l’emploi en Afrique. Il aime citer Akinwumi Adesina, ancien ministre nigérian de l’agriculture nigérian devenu président de la Banque africaine de développement (BAD), et appelle les hommes d’affaires à investir massivement dans ce secteur pour créer les conditions d’une « révolution verte ».

Le gouverneur de Kano veut faire de son Etat – et de la ville éponyme – un petit laboratoire nigérian et mise sur un produit : la tomate. « La tomate pourrait bien être l’or de Kano, car on a des facilités d’irrigation et on ne manque pas de terres, assure M. Ganduje. Ce qui importe, c’est d’assurer la rentabilité. Nous avons les meilleurs hommes d’affaires d’Afrique et la tomate est rentable. Ça va contribuer à notre avenir. »

Usines à l’abandon
Selon un proverbe haussa, « Kano n’est pas une ville, c’est la brousse de Dieu ». Une ancienne étape caravanière devenue un gros village sahélien à la fois soigné et désorganisé qui n’a cessé de grandir, de s’étirer et de lorgner les terres fertiles qui l’entourent.

La deuxième ville du Nigeria est une mégapole de près de 13 millions d’habitants – un chiffre qui pourrait doubler d’ici à 2050. Des autoroutes impeccables sont reliées aux allées terreuses creusées de terribles ornières sur lesquelles rebondissent les innombrables keke jaunes, des tricycles motorisés indiens. Des usines à l’abandon rappellent le passé industriel de cette ville où l’électricité manque et qui carbure au commerce transsaharien de produits chinois acheminés par camions des ports de Cotonou, de Lomé et de Lagos.

Kano rayonne de Dakar à Port Soudan avec ses gigantesques marchés qui proposent des tonnes de céréales, de fruits et de légumes, de tissus, de produits en tous genres. Tout se vend, de préférence en gros. Contre quelques dollars, les petits et les pauvres bénéficient des mille métiers de l’informel. Avec ce sens de la démesure propre aux Nigérians, les habitants de Kano aiment se vanter d’avoir « les plus grands marchés d’Afrique de l’Ouest », animés par « les plus grands commerçants du Sahel », des millionnaires à la vie simplement rythmée par les affaires et les prières.

L’homme d’affaires Sani Dangote, frère
Sani Dangote, 54 ans, est l’un d’entre eux. Frère cadet et éminence grise d’Aliko Dangote, l’homme le plus riche d’Afrique, il fait va et vient entre Lagos, la capitale économique, où se trouve le siège du groupe familial, et sa ville natale. Lui aussi ne jure plus que par la tomate. Il a investi 35 millions de dollars (près de 30 millions d’euros) dans une usine de sauce tomate établie au milieu des champs, à la sortie de la ville. « Je suis passionné par la maîtrise totale d’une chaîne de production. Là je me régale », confie-t-il dans le vaste salon de l’une de ses villas de Kano.

Cet influent notable murmure à l’oreille du chef de l’Etat comme à celle du gouverneur Ganduje, à tel point que le gouvernement fédéral a fini par interdire, en mars, l’importation de sauce tomate. Quatorzième producteur de tomate au monde et premier d’Afrique subsaharienne, le Nigeria importait chaque année près de 189 000 tonnes de ce produit, le plus souvent de piètre qualité et dont l’étiquetage omettait de préciser la présence de colorants et de produits chimiques.

Un marché colossal
Un protectionnisme dont ne se plaindra pas la famille Dangote, active notamment dans le ciment, le sucre ou la farine, dont elle a tiré des milliards de dollars. « On n’a pas besoin d’argent du gouvernement, juste d’une bonne politique pour développer notre business », poursuit Sani Dangote.

Le marché de la tomate est colossal et les Dangote n’ont pas l’intention de le partager. « J’ai visité l’unique usine de production de sauce tomate d’Afrique de l’Ouest, au Sénégal, mais elle est petite et mal équipée. Donc en plus du Nigeria, le marché régional est à prendre, dit Sani Dangote. Je prévois de doubler la taille de l’usine de Kano en 2018, d’en créer une autre en 2019 dans un Etat voisin, puis une autre l’année suivante, pour atteindre une production de 6 000 tonnes par jour avec 30 000 employés et ainsi contribuer à l’avenir de notre ville. »
A l’ombre de son usine érigée le long d’une autoroute bordée de champs irrigués par un canal, à une vingtaine de kilomètres du centre-ville de Kano, Awulu Okuma attend de voir se réaliser les promesses de Dangote. « Ils nous ont promis des bonnes graines, des bons engrais et un bon prix d’achat de l’intégralité de nos récoltes, ce qui nous évitera les pertes et les tomates invendues qui pourrissent », dit ce fermier de 40 ans qui cultive aussi du riz. « Nous on cultive de la tomate, mais à la maison on mange de la sauce tomate chinoise. Ce n’est pas normal. Lui au moins est un Nigérian de Kano », poursuit-il.

Sani Dangote veut pouvoir bénéficier de la majorité des récoltes de 5 000 fermiers cette année, puis de 45 000 d’ici à 2020, afin d’alimenter son usine, surtout durant la saison sèche marquée par une hausse des prix. Alors le futur roi de la tomate paie les paysans. « Des agents Dangote nous ont donné un peu d’argent pour qu’on s’engage à collaborer avec eux, dit le fermier à voix basse. J’ai accepté, qui sait ? Ça va peut-être changer nos vies. »

Ville nouvelle fantôme
Chaque jour, des centaines de camions débordant de paniers de tomates font des allers-retours entre les champs et les marchés de Kano. Le paysage qui borde la route rectiligne a changé. Elle traverse une plaine aride et désertique, désormais parsemée de grands lotissements de villas plutôt bourgeoises encore inachevées. Kwankwasiyya est l’une des trois « nouvelles villes » de Kano. Un projet lancé par l’ancien gouverneur, Rabiu Musa Kwankwaso, pour désengorger la vieille ville, où les murs séculaires côtoient des nouvelles constructions anarchiques, et inciter les familles qui en ont les moyens à s’installer dans la périphérie.

Pour le moment, ce sont surtout des Chinois qui ont acheté des maisons, dont une partie est réservée à de hauts fonctionnaires. Et c’est Mohammed, un Nigérien originaire d’Agadez, qui surveille cette ville fantôme. « Il n’y a pas de projets comme ça chez moi au Niger. Regarde, Ils construisent un hôtel, un marché, des commerces, un poste de police… Ça va faire du travail », se réjouit cet ancien fermier enturbanné. Il monte la garde depuis sa cabane de tôle nichée dans ce champ de villas blanches qui risquent de n’être jamais habitées.

« On a décidé de revoir la politique du projet en privilégiant des prix bas grâce aux aides du gouvernement et de construire 2 000 autres maisons low cost à l’est de la ville ces quatre prochaines années », affirme Bashir Mudi. A 44 ans, cet élégant architecte et homme d’affaires est à la tête de l’autorité chargée de penser le développement de Kano, qu’il veut transformer en un Dubaï du Sahel, les buildings en moins. « A Kano, on ne travaille pas dans des bureaux, donc il ne sert à rien d’avoir des tours, dit-il. On a la chance d’avoir de la terre disponible, le développement urbain horizontal nous permet donc de nous étendre et de gérer les questions d’urbanisme liées au doublement de la population d’ici à 2050.
Habitué de Londres, de Dubaï ou de New York, Bashir Mudi s’efforce de « ne pas penser comme des Africains et de ne rien attendre du gouvernement fédéral ». Il a pourtant succombé à la mode, en vogue dans les capitales africaines, de bâtir des « villes nouvelles » plutôt que d’aménager la mégapole existante. A sa décharge, le premier plan d’urbanisme de Kano date de 1963. Le dernier, qui remonte à 1983, est resté inachevé. Bashir Mudi en a commandé un nouveau. En attendant, il privilégie la rénovation des marchés, qu’il veut mettre aux normes internationales, et a facilité la création d’un centre commercial moderne inspiré de Dubaï, où les nantis aiment à musarder dans le supermarché Shoprite, les boutiques Levi’s, Converse et autres.

Destinée futuriste
« Kano est un hub de commerce régional qui attire des acheteurs de toute l’Afrique de l’Ouest. Mais il n’y a pas d’infrastructures dignes de ce nom, explique Bashir Mudi. Nous développons un projet de quartier d’affaires à l’extérieur de la ville, sur 100 hectares. Tout ce dont a besoin un homme d’affaires sera réuni dans un même endroit. » Coût du projet : 450 millions d’euros. Réalisation d’ici à 2022. Mais Bashir Mudi sait bien que la plupart des belles maquettes de ces « villes nouvelles » fleuries et modernes qui ornent son bureau – de même que celui du gouverneur – auront du mal à devenir réelles.

Qu’importe, lui songe déjà à retourner dans l’arène des businessmen, persuadé que l’agro-industrie est le prochain eldorado. « Dangote ouvre la voie avec la tomate. On va faire de même avec d’autres produits, assure-t-il. Tu sais, à Kano, tu peux faire un million de dollars en quelques mois assez facilement. A Lagos, avec un million de dollars, tu commences à peser. A Kano, t’as une moto et tu vas prier. Il y a beaucoup d’argent ici mais on ne le montre pas. Ne t’en fais pas pour l’avenir de la ville. »

Pourtant, la misère se dévoile à chaque coin de rue. Plus de la moitié de la population vit avec moins de 2 dollars par jour, le taux d’alphabétisation est parmi les plus bas du pays et la consommation de drogue l’une des plus élevées. En ville comme aux champs, la pauvreté grandit. L’utopie de la tomate et de Dubaï ignore les millions de miséreux et peine à faire oublier les djihadistes qui ont ensanglanté la ville sans toutefois la déstabiliser. « Boko Haram est derrière nous, veut croire le gouverneur Ganduje. Le terrorisme, c’est du passé. Je pense le futur Kano comme un petit Dubaï régional et un centre de référence de l’agro-industrie. »

L’alliance entre le pouvoir politique et les riches hommes d’affaires permettra-t-elle d’assurer une destinée futuriste à la « brousse de Dieu » ?

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