La révolution numérique que connaît l’Afrique francophone est au centre de toutes les attentions. Alors que l’économie numérique était instinctivement associée à des métropoles comme Nairobi et Johannesburg, des villes francophones comme Dakar ou Douala sont aujourd’hui sous les feux des projecteurs. Tous les indicateurs de pénétration des produits et des services numériques sont en croissance exponentielle ce qui est de nature à rendre euphoriques les observateurs et les acteurs.

Des territoires attractifs dans l’espace francophone

Au Sénégal, la part des personnes ayant accès à Internet est passée de 8 % à 21,5 % entre 2010 et 2015, selon l’Union internationale des télécommunications (IUT). Cette évolution est également observée dans les autres pays d’Afrique francophone. Au Cameroun, le taux est passé de 4 % à 20,5 %, au Burkina Faso la part a bondi de 2 % à 11 %, pour ne citer qu’eux. Autrement, les taux d’équipement des consommateurs africains démontrent de manière éloquente la tendance que l’Afrique francophone traverse. Selon le cabinet Deloitte, le nombre de smartphones sur le continent africain a doublé entre 2015 à 2017 pour dépasser les 350 millions d’appareils. Ces indicateurs font des pays d’Afrique francophone des territoires attractifs pour les start-up.

Tous les espoirs sont permis

Au-delà de l’accès et du taux d’équipement, c’est bien la mutation des comportements du consommateur que les acteurs scrutent avec attention. En Côte d’Ivoire ou au Sénégal, selon une étude d’Ipsos Africa, la jeunesse passe en moyenne plus de 2 heures sur Internet – dont 64 % du temps passé sur les réseaux sociaux – alors que les autres médias comme la télévision ne dépassent pas plus de 1 h 30 de consommation journalière. Les mutations sont si rapides que la communication est aujourd’hui au 3e rang des dépenses de la jeunesse, juste après l’alimentation et l’habillement, mais loin devant le transport et les produits cosmétiques. L’accélération observée depuis trois ans nourrit tous les espoirs des entrepreneurs numériques en Afrique francophone.

Des défis d’autant plus colossaux à relever…

Toutefois, ces conditions ne doivent pas nous faire oublier les défis titanesques auxquels nous faisons face pour bâtir des écosystèmes numériques pérennes. Malgré les annonces en fanfare de la création de territoires centrés sur l’innovation sur le modèle de la Silicon Valley, la réalité est plus complexe. Si nous voulons voir émerger le pendant de la Silicon Valley en Afrique francophone, il est important de changer notre état d’esprit pour rompe avec une culture des annonces et des célébrations pompeuses. Nous y parviendrons à condition d’adapter les principes fondamentaux de la Silicon Valley à notre contexte.

Ceux-ci sont au nombre de sept : la présence de talents qui ont permis de créer les plus grandes entreprises ; l’insertion dans les chaînes grâce à des infrastructures adéquates ; le tempérament des acteurs qui, bien que concurrents, n’hésitent pas à collaborer pour faire de la « co-opetition » ou être des « frenemies » ; la qualité du système éducatif avec des universités de niveau mondial ; la présence du capital nécessaire avec les fonds de capital-risque – les start-up de la région de San Francisco attirent plus de 40 % des investissements technologiques aux USA – et enfin le climat ensoleillé et la façade maritime qui permettent des conditions de vie attractives pour les talents.

… qu’il y a de vraies carences dans les écosystèmes francophones

Malheureusement, nos écosystèmes ne rassemblent que deux de ces principes fondamentaux en quantité suffisante : les talents et le soleil. Comme c’est le premier et le dernier élément, tout est mis en œuvre pour nous convaincre que nous réunissons l’alpha et l’oméga. Il est grand temps que cela change pour que nous transformions nos écosystèmes en lieu d’excellence, de partage et de réussite planétaire. Le développement de l’économie de l’innovation en Afrique francophone exige des entreprises membres des écosystèmes numériques de s’unir pour porter ce plaidoyer commun. Car, au-delà du storytelling, la Silicon Valley est née des intérêts convergents de ses acteurs. C’est ainsi que David Packard, cofondateur de HP, a créé « The Silicon Valley Leadership Group » avec l’objectif de façonner le territoire et proposer des solutions aux décideurs publics pour améliorer le développement économique. Aujourd’hui, toutes les entreprises à succès de la Silicon Valley en sont membres.
Sortir de l’état de spectateurs

Nous n’avons pas vocation à être spectateurs de l’environnement dans lequel nous exprimons nos talents, nous créons de la richesse et des emplois. Nous ne sommes pas condamnés à distribuer des bons points aux gouvernements, aux acteurs bancaires ou à nous lamenter des orientations qui défavorisent le développement économique de nos écosystèmes. Notre rôle n’est certainement pas non plus de déresponsabiliser ces acteurs en affirmant que chacune de leurs failles est une opportunité. Pour impulser l’innovation, il est nécessaire d’avoir un cadre propice. Notre devoir consiste à prendre la barre et à nous assurer que le navire fait bonne route. Sans relâche, nous devons interpeller le secteur public et les acteurs du financement, mais surtout être force de proposition, développer notre capacité à participer au processus de décision public, imposer un leadership par l’exemple lorsque cela est nécessaire.

Les ambitions et le potentiel de nos écosystèmes sont sans limites. Nous réussirons ensemble ou serons condamnés à célébrer des victoires à la Pyrrhus.

* Les Afropreneurs sont des entrepreneur(e) du numérique qui ont participé au documentaire « Afropreneur, histoire d’une révolution silencieuse ». Celui-ci révèle les réalités des start-up en Afrique francophone. Ont donc cosigné cette tribune : Got’liebe Bataba & Kelly Adediha, cofondateurs TechOfAfrica – Rebecca Enonchong, CEO Appstech (Cameroun) – Marylène Owona, CEO Kouaba (Cameroun) – Isaac Gnamba-Yao, directeur général de la Poste (Côte d’Ivoire) – Christian Roland, directeur général AOS Group (Côte d’Ivoire) – Gerard Konan, CEO Agilly – Karidjata Diallo, CEO Edit Africa International – Yaya Kone, cofondateur Coliba – Mohammed Diaby, CEO LABAAG – Mathias Houngbo, CEO GDG Cotonou (Bénin) – Mohamed Diallo, CEO By Filling (Sénégal) – Youssou Ndiaye, cofondateur OuiCarry (Sénégal) – Jimmy Kumako, cofondateur DevEnginesLab (Sénégal) – Yann le Beux, cofondateur Yux dakar (Sénégal) – Sadibou Sow, cofondateur Inaota – Webber Institute (Sénégal) – Florent Regent, CEO Africagrio (Togo) – Edem Fiadjoe, CEO Jet Solutions (Togo).

Les Afropreneurs

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