TRIBUNE. Pour renforcer les compétences et moderniser la formation, l’Afrique devra savoir accompagner la révolution numérique en cours. Pas évident.

Longtemps, les élites africaines n’ont eu de perspectives d’études supérieures qu’en dehors du continent, sur le Vieux Continent et en Amérique du Nord. Aujourd’hui encore, de nombreux pays peinent à proposer des formations de second ou troisième cycle, faute de financements, d’équipement et de directeurs d’études qualifiés en nombre suffisant. Pourtant, à l’heure où les sources traditionnelles de bourses se tarissent et où les politiques européennes de recrutement des étudiants étrangers se tournent de plus en plus vers l’Asie, l’Afrique se doit de former sa jeunesse de plus en plus nombreuse – plus de 50 % de la population a moins de 25 ans – pour lui permettre de répondre aux exigences croissantes d’un marché du travail plus qualifié et plus international. Le marché des systèmes d’information, en pleine expansion, est emblématique de ce besoin en compétences locales encore si difficiles à dénicher.

L’expansion fulgurante des TIC ces dernières années, notamment dans le secteur précurseur de la formation en informatique, pourrait aider le continent à relever le défi de la modernisation de l’enseignement technique et supérieur, mais à quelles conditions ?

De fait, les obstacles qui paralysent cette adaptation nécessaire aux exigences des économies africaines contemporaines sont légion. Les enjeux sont pourtant immenses tant en termes de développement des compétences locales et d’emploi, que de croissance économique et plus largement de développement et d’autonomie technologique pour tout le continent. C’est pourquoi certaines priorités doivent guider l’action des pouvoirs publics afin d’offrir à l’Afrique un enseignement supérieur à la hauteur de ses ambitions de développement.

Un chemin semé d’embûches…

Le métier d’ingénieur informaticien, encore si éloigné des écoles et des préoccupations africaines il y a 15 ans à peine, a le vent en poupe. De plus en plus de jeunes issus du secondaire s’orientent dans cette voie professionnelle, convaincus qu’elle leur permettra d’accéder à un emploi à la fin de leurs études, et pourquoi pas à une opportunité d’expatriation dans les pays développés, mais aussi de plus en plus dans les pays émergents et même les pays en développement du continent. Au moment d’entamer une formation diplômante dans les TIC, les jeunes Africains disposent aujourd’hui d’une offre de plus en plus importante au niveau local et régional, qui génère de fait de nombreuses opportunités de mobilité.

Un marché d’opportunités touffu

Néanmoins, les offres restent encore très insuffisantes, au vu de l’explosion de la demande, et bien trop coûteuses pour une grande majorité de la population, qui ne peut financer à la fois des frais d’inscription élevés et les charges de la vie courante engendrées par la mobilité. Même si le secteur des TIC semble plus épargné que d’autres, la diminution et la dilution progressive des offres de bourses aggravent également l’inégalité d’accès aux formations diplômantes dans le secteur. Parallèlement, les structures de formation dans le domaine des TIC pâtissent d’un manque avéré de diversité dans leurs programmes d’enseignement et dans les compétences enseignées ainsi que d’une capacité de réaction limitée face à l’obsolescence technologique, impactant la qualité des formations dispensées.

Une fois diplômés, les jeunes ingénieurs pourraient théoriquement accéder à un large panel d’emplois liés aux TIC, en croissance continue ces dernières années. Pourtant les jeunes diplômés des écoles africaines ont beaucoup de mal à identifier tant les bassins d’emplois pour cibler leurs recherches que les besoins des employeurs pour y répondre, en passant par leurs propres compétences pour savoir comment se vendre. Ils n’accèdent dès lors que rarement aux postes les plus qualifiés et, à la fin de leurs études, se dirigent très souvent vers la création de microentreprises artisanales de réparation de matériel ou de maintenance de réseau à faible valeur ajoutée. Quant aux plus brillants, ils préfèrent tenter leur chance à l’étranger, notamment pour bénéficier de salaires plus élevés, provoquant une véritable fuite des cerveaux « numériques ».

L’inévitable contrepoint de cette situation est la difficulté pour les entrepreneurs africains eux-mêmes à recruter localement, du fait du manque de visibilité des étudiants africains diplômés sur le marché du travail. Pour pourvoir les besoins d’emplois les plus qualifiés, ces chefs d’entreprise n’ont alors souvent d’autre choix que de recourir à de la main-d’œuvre expatriée, en provenance des pays développés et de plus en plus d’autres pays émergents et en développement. C’est alors une charge salariale coûteuse pour ces jeunes entrepreneurs qu’un marché régional dynamique parvient à peine à compenser.

D’énormes enjeux autour de la nécessaire réforme

Ce constat permet de mieux cerner l’urgence d’une profonde modernisation de la formation supérieure et du développement quantitatif et qualitatif des compétences et les gigantesques défis qui l’accompagnent. Le premier d’entre eux est sans aucun doute la dynamisation d’un marché de l’emploi aujourd’hui largement dominé par le secteur informel et les petits boulots peu rémunérateurs. Il s’agit aujourd’hui d’augmenter l’employabilité des jeunes diplômés africains, de plus en plus nombreux, sur le marché local et régional, et de créer une offre locale de profils hautement qualifiés, à même d’occuper des postes clés dans les entreprises internationales qui se délocalisent et dans les nouvelles grandes firmes africaines. Ces emplois qualifiés, stables et rémunérateurs sont indispensables pour offrir des débouchés à une jeunesse souvent tentée par le départ, et favoriser la mobilité sociale de familles entières, gage d’un développement sociopolitique plus équilibré.

L’enjeu est également économique, car le continent souffre toujours aujourd’hui d’une balance commerciale déséquilibrée, dans laquelle les matières premières, soumises aux aléas de la variation des cours mondiaux, constituent encore l’essentiel des exportations. L’avenir économique de l’Afrique réside sans aucun doute dans le développement endogène de ses secteurs secondaire et surtout tertiaire. Pour porter ce développement, les aspirations au service de l’État des élites traditionnelles, longtemps exclusivement formées à la médecine et aux humanités, ne sont plus adaptées. L’Afrique a aujourd’hui besoin d’une nouvelle génération de jeunes diplômés, une génération d’entrepreneurs « haut de gamme », qui développeront son industrie et ses services, et porteront les créations de richesses et d’emplois de demain.

Enfin, l’Afrique est confrontée à un dernier défi majeur : celui de diminuer sa dépendance technologique vis-à-vis de l’extérieur, alors qu’elle importe aujourd’hui la quasi-totalité de son parc informatique et de ses systèmes d’information. Il s’agit de produire des SI africains, conçus par des ingénieurs africains, pour des usagers africains, pour non seulement garantir l’autonomie technologique du continent, mais aussi réduire les coûts liés aux TIC et aux SI, et ainsi faciliter l’accès de ces services au plus grand nombre.

Priorités : diversifier, différencier, collaborer

Face à ces enjeux, le développement fulgurant des TIC, notamment des plateformes d’enseignement à distance qui se multiplient ces dernières années et qui ont déjà révolutionné l’enseignement dans les pays développés, offre aujourd’hui des perspectives d’accès inédites, sans bouger de chez soi et à moindre coût, à un large panel de formations diplômantes de qualité, dispensées par des professeurs d’universités prestigieuses. Un étudiant du nord du Burundi peut aujourd’hui accéder dans son université locale à un Master 2 professionnel « Visualisation et conception infographique en ligne (VCIEL) » de l’Université Lumière Lyon II pour 2 100 euros sans bourse. Mais le développement technologique ne peut suffire à moderniser durablement les formations en informatique et doit encourager à une réflexion intégrée sur les politiques d’enseignement supérieur à mettre en œuvre, en priorité dans les sciences de l’information mais plus largement dans toutes les disciplines.

Dans ce cadre, la première priorité est d’étoffer les compétences enseignées localement et permettre la différentiation des parcours individuels, d’abord en intégrant davantage les TIC dans la formation primaire et secondaire, afin de familiariser les futurs étudiants au digital, puis en augmentant et en diversifiant l’offre de formation supérieure (initiale et continue), des filières techniques aux second et troisième cycles à forte spécialisation. Des nombreuses initiatives existent, tel le programme « RH-Excellence Afrique » du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), ou les centres d’excellence rwandais et tunisien de la Banque africaine de développement, qui promeuvent le renforcement des compétences professionnelles et techniques en matière de TIC auprès d’un public de responsables de haut niveau, d’entrepreneurs, d’employés du secteur public et privé mais aussi d’étudiants en sciences de l’information.

La seconde priorité est d’élargir et de diversifier le recrutement des candidats aux formations TIC, d’une part en structurant les offres de bourses sur la base de critères d’éligibilité clairs et de processus d’attribution transparents, d’autre part en référençant les opportunités de formations et de bourses associées de manière centralisée afin d’augmenter leur visibilité. Le lancement en 2015 du premier guide papier et en ligne dédié aux étudiants qui poursuivent leur cursus à Casablanca, baptisé Guidek, témoigne de la récente prise de conscience du besoin des étudiants en termes d’informations pratiques mais également d’orientation et de conseil dans leurs choix académiques et professionnels.

Enfin, l’une des clés de voûte des stratégies de modernisation de l’enseignement supérieur est certainement l’employabilité des jeunes diplômés et l’adéquation entre les besoins du marché du travail et les savoir-faire et savoir-être disponibles. C’est pourquoi il est essentiel d’impliquer les entreprises qui recrutent dans la formation de leurs futurs employés potentiels, d’abord en densifiant et en institutionnalisant leurs liens avec les structures éducatives (via par exemple des partenariats de recherche, des filières de formation en alternance, des conventions de stage, etc.). L’Union international des télécommunications (UIT) propose par exemple, à travers ses 78 centres de formation à l’Internet répartis dans le monde, de faciliter l’établissement de liens entre les diplômés qui ont des compétences techniques TIC dans différents domaines (réseautage, câblage, matériels et logiciels informatiques) et les sociétés qui ont besoin de ces compétences via un programme de stages. L’implication des entreprises passe également par le développement de leurs propres offres de formation, adaptées à leurs besoins et proposant des modèles pédagogiques alternatifs, sur le modèle de l’EEMI (École européenne des métiers de l’internet) lancée à la rentrée 2011 par trois grands patrons de groupes TIC français. En Afrique, Alcatel-Lucent et Thales Communications participent par exemple au programme YIS (Youth Incentive Scheme) de l’UIT, avec des offres de formation combinées à un stage au siège de l’UIT ou dans ses bureaux hors siège. IBM a de son côté monté un centre d’innovation à Johannesburg pour aider les entreprises sud-africaines et leurs employés à développer leurs compétences en TIC et leur permettre également d’accéder aux 38 centres d’innovation et 60 laboratoires de recherche et développement de l’entreprise dans le monde.

Le long chemin de l’intégration des compétences informatique africaines

Même si le chemin à parcourir reste long, l’accélération récente du rythme de ces initiatives et des réformes du secteur témoigne de la profonde mutation dans laquelle s’est engagé l’enseignement supérieur et technique africain, plus démocratisé, plus intégré dans des partenariats universitaires internationaux et avec des entreprises privées, plus orienté vers des formations à forte valeur ajoutée et l’acquisition de compétences adaptées aux besoins de l’économie réelle.

Néanmoins, la priorité donnée à l’enseignement primaire avec les Objectifs du millénaire pour le développement a fait de l’enseignement supérieur l’enfant pauvre des politiques éducatives, en termes d’action publique comme d’investissements des bailleurs de fonds internationaux. Or l’Afrique a plus que jamais besoin de mobiliser ses forces vives et de les former afin non seulement de proposer de nouvelles opportunités à ses nombreux jeunes mais également de porter son développement socioéconomique et technologique dans une économie toujours plus mondialisée.

Un cercle vertueux en somme, dans lequel le développement technologique est à la fois l’origine et le moyen d’une profonde modernisation de la formation professionnelle et de l’enseignement supérieur africain dans son ensemble.

http://afrique.lepoint.fr/economie/afrique-formation-l-autre-defi-a-relever-22-11-2016-2084849_2258.php

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