Ils ont décidé un jour de dire stop à l’hécatombe des femmes enceintes qui décèdent en couche par milliers chaque année dans le Sahel. Ou de rendre fertile ces déserts médicaux, privés de services publics de santé. Qu’ils soient médecins entrepreneurs, ingénieurs en fin d’études ou même « intrapreneurs » – salariés évoluant au sein de grands groupes –, de plus en plus d’innovateurs africains ont décidé de s’emparer des nouvelles technologies afin d’améliorer la santé de leurs concitoyens.

MedTrucks (Maroc)

« L’idée nous est venue lors d’un voyage au Maroc, explique l’ingénieur franco-marocain Anass Al-Hilal. Alors que nous étions dans une petite gare dans une province marocaine, une vieille dame a fait un malaise sous nos yeux. Elle rentrait, très fatiguée, de sa séance de dialyse, à plusieurs heures de là. »

Des milliers de Marocains souffrant d’insuffisances rénales vivent aujourd’hui au cœur de déserts médicaux. Pour les plus fragiles d’entre eux, souvent démunis, suivre un traitement avec régularité prend rapidement la forme d’un éprouvant parcours du combattant. MedTrucks a décidé d’apporter une réponse en développant des caravanes médicales qui vont au contact des patients malades du rein. Les caravanes sont dotées de matériels « éco-conçus » avec des appareils médicaux d’occasion, revalorisés et équipés pour dispenser des séances de dialyse dans des déserts médicaux.

Equipées de cinq lits au total, les caravanes MedTrucks peuvent dialyser jusqu’à dix patients par jour, à raison d’une demi-journée par séance. « Pour le moment, nous ne disposons que d’une seule caravane test, avec le Maroc rural comme zone expérimentale. La caravane est complètement autonome et équipée pour se rendre dans les régions les plus isolées d’Afrique. » Le véhicule reste cependant soumis à des contraintes propres au traitement des maladies rénales, à savoir la proximité de points d’eau.

Au-delà des caravanes, MedTrucks est également en train de mettre au point une plate-forme de géolocalisation qui récoltera bientôt des données géographiques et médicales propres aux déserts médicaux (points d’eau existants, centres médicaux d’urgence situés en zones rurales, etc.) et aux populations qui y vivent. Des données que MedTrucks mettra à disposition des centres de soins marocains souhaitantétendre leur activité dans les territoires abandonnés par les médecins.

Créé en septembre 2013 dans la ville burkinabée de Nouna, au cœur de la province de Kossi, l’intitulé du projet M@SAN découle d’une fusion entre les mots « mobile » et « santé ». Un projet e-santé assez peu connu hors du Burkina Faso et qui s’attaque à la précarité du secteur de la santé maternelle et infantile. En particulier dans les zones rurales qui ne disposent ni de dispensaires, ni de centres de santé en quantité suffisante. Médecin lui-même dans le chef-lieu de Nouna, Maurice Ye est l’initiateur de ce projet qu’il porte à bout de bras, faute de moyens financiers suffisants. Car pour lui, il y a urgence : « Au Burkina, pour 100 000 naissances, 341 mamans meurent en moyenne. A titre de comparaison, en Occident le nombre de décès tombe à 5. »

Testé dans le département de Nouna et ses environs (environ 70 000 habitants), le projet M@SAN a déjà pris en charge 1 360 femmes enceintes, en trois ans. « Nous avons probablement permis d’éviter des centaines de complications médicales et donc sauver des précieuses vies grâce à notre système d’envoi de SMS et de messages vocaux aux femmes enceintes du département. »

Souvent démunies, les femmes enceintes sont privées d’informations suffisantes avant, pendant et après la grossesse. « La plupart des jeunes mamans ne savent pas comment réagir par exemple en cas d’hémorragies. Par défaut, elles vont instinctivement écouter les conseils de la voisine au lieu d’appeler le médecin. Notre application envoie chaque jour des messages de rappels aux mamans : conduite àavoir en cas de saignements, règles sanitaires de base, nutrition du bébé, rappel de vaccins, etc. »

Sachant qu’un grand nombre de femmes burkinabées sont illettrées et donc dans l’incapacité de lire des SMS, l’équipe technique réunie autour du projet M@SAN a mis au point un système de messagerie vocale qui se décline en cinq langues locales, comme le mooré ou le dioula. A côté du volet technologique articulé autour du téléphone mobile, sur le terrain, Maurice Ye a formé 62 « marraines » qui rendent régulièrement visite aux utilisatrices de l’application M@SAN, et s’occupent d’organiser les campagnes de sensibilisation dans les villages. Aujourd’hui, M@SAN inclut des fonctionnalités complémentaires qui permettent également de suivre et d’informer les personnes atteintes du VIH : « Nous avons déjà accompagné 505 personnes séropositives dans la province de Nouna. Mais nous voulons aller beaucoup plus loin et nous étendre à l’ensemble du Burkina Faso », conclut le médecin.

JokkoSanté (Sénégal)

Ingénieur système au service de la Sonatel (filiale d’Orange), employé modèle, Adama Kane ne s’imaginait pas plonger aussi rapidement dans le monde des start-up et de l’innovation. Il a pourtant basculé en 2014, devenant en quelques mois ce que l’on appelle un « intrapreneur ». Car bien qu’étant salarié, Adama a décidé de créer sa première start-up spécialisée dans l’e-santé, le tout en accord avec sa hiérarchie. Le premier déclic, ce fut au moment de la grossesse de son épouse : « Nous étions tous les deux à la maison en train de faire du rangement pour préparer la chambre de notre futur enfant. Nous nous sommes rendu compte que nous avions accumulé des tonnes de médicaments pendant des années… Le lit était recouvert de médicaments souvent intacts mais périmés et donc potentiellement très dangereux. Un vrai gâchis ! »

le lendemain, Adama Kane s’informe et multiplie les recherches en prenant contact avec plusieurs amis médecins et pharmaciens : il prend alors conscience qu’au Sénégal, les médicaments représentent le poste de dépense le plus important des dépenses de santé des ménages. « Et comme les personnes pauvres et modestes chercheront toujours les médicaments les moins chers, ils récupèrent des comprimés périmés ou contrefaits, mettant leur vie et celles de leurs proches en danger », rajoute Adama Kane. Quelques semaines plus tard, il met au point JokkoSanté, une pharmacie virtuelle qui permet aux Sénégalais d’échanger leurs médicaments inutilisés entre eux. Un concept original, mais risqué et surtout difficile à sécuriser d’un bout de la chaîne à l’autre. Face à la levée de boucliers de pharmaciens sénégalais, il pivote et trouve le bon positionnement.

« Nous nous adressons maintenant aux grands comptes sénégalais, africains et internationaux disposant de politiques tournées vers la santé. Avec JokkoSanté, les grands comptes achètent des médicaments sur notre plate-forme directement pour le compte de familles sénégalaises vivant dans le besoin, qui reçoivent des points sur leur téléphone, via SMS. » Les bénéficiaires peuvent ensuite utiliserles points reçus dans des pharmacies partenaires, grâce à l’application JokkoSanté, qui perçoit 5 % sur le coût de chaque transaction.

Le projet, qui bénéficie du soutien et de la caution médicale d’un chirurgien oncologue très respecté à Dakar, le docteur Abdoul Aziz Kassé, séduit et fait de plus en plus d’adeptes. En 2015, JokkoSanté a décroché au Maroc un prix d’excellence à la finale de l’African Entrepreneurship Award. Dans la foulée, les premiers contrats sont signés avec plusieurs grands comptes qui rejoignent la plate-forme JokkoSanté pour « sponsoriser » les dépenses de santé de centaines de familles sénégalaises vivant dans la ville de Passy, dans la région de Fatick. Avec déjà un peu moins de 1 000 bénéficiaires pour cette première zone test.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/05/24/ces-innovations-africaines-qui-peuvent-sauver-des-vies_4925603_3212.html#2hkOEXQixzguRZD4.99

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CEO AfrikaTech

Comme beaucoup de personnes j’ai connu l’Afrique à travers des stéréotypes : l’Afrique est pauvre, il y a la guerre, famine… Je suis devenu entrepreneur pour briser ces clichés et participer à la construction du continent. J’ai lancé plusieurs entreprises dont Kareea (Formation et développement web), Tutorys (Plate-forme de e-learning), AfrikanFunding (Plate-forme de crowdfunding). Après un échec sur ma startup Tutorys, à cause d’une mauvaise exécution Business, un manque de réseau, pas de mentor, je suis parti 6 mois en immersion dans l’écosystème Tech au Sénégal. J’ai rencontré de nombreux entrepreneurs passionnés, talentueux et déterminés. A mon retour sur Paris je décide de raconter leur histoire en créant le média AfrikaTech. L'objectif est de soutenir les entrepreneurs qui se battent quotidiennement en Afrique en leur offrant la visibilité, les connaissances, le réseautage et les capitaux nécessaires pour réussir. L'Afrique de demain se construit aujourd'hui ensemble. Rejoignez-nous ! LinkedIn: https://www.linkedin.com/in/boubacardiallo

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