Né en 1960 au Somaliland, résidant à Londres, Ismail Ahmed est le fondateur et patron de la startup WorldRemit, spécialisée notamment dans le transfert d’argent vers l’Afrique. Depuis son enfance, il connaît l’importance de ces transferts pour l’économie du continent. 

« Dans les années 1970 et 1980, de nombreux Somaliens allaient travailler dans les pays du Golfe où l’on assistait à une sorte de ruée vers l’or. C’était notamment le cas de mon frère et de mon beau-frère, partis en Arabie saoudite », raconte Ismail Ahmed. L’argent gagné était alors envoyé aux familles.

Des familles souvent très pauvres. Le fondateur de WorldRemit a vécu en ville mais il a « été partiellement élevé à la campagne » où il a connu « les conditions de vie difficiles » d’une population rurale déshéritée. « Je me suis notamment occupé de chameaux », se rappelle-t-il en riant.

Une ampleur sous-estimée

Il effectue toute sa scolarité dans son pays. En 1988, éclate une guerre civile qui va conduire trois ans plus tard à l’indépendance (non reconnue) du Somaliland qui se détache de la Somalie (et dont il est officiellement une province). La capitale, Hargeisa, est bombardée et Ismail doit se réfugier à Djibouti. Il part alors pour Londres où il va étudier l’économie. Malgré sa bourse, il doit enchaîner des « jobs temporaires » pour vivre et envoyer de l’argent à sa famille en Ethiopie.

Cette période lui permet de se familiariser avec un autre aspect du transfert d’argent. « Je devais faire des trajets importants pour me rendre à une agence spécialisée. Il fallait y faire la queue pendant des heures. Et puis, les délais de transfert étaient longs et chers », se souvient-il.

Il acquiert ainsi une solide expérience de ce secteur d’activité. C’est donc quasiment naturellement qu’il va en faire sa profession. En 1995, il est recruté par la Sussex University pour faire des recherches sur ce domaine d’activité. « J’ai alors mesuré l’ampleur des transferts financiers vers le Somaliland, au départ très sous-estimés. On pensait qu’ils s’élevaient à 5 millions de dollars. En fait, nous avons découvert qu’ils atteignaient 500 millions ! »

Un argent de la diaspora vital pour des millions de gens. Et qui « les a aidés à reconstruire leur vie après la guerre. Aujourd’hui, il représente quelque 40% du PIB », pense le chef d’entreprise.

Le patron de WorldRemit, Ismail Ahmed
Le patron de WorldRemit, Ismail Ahmed (WorldRemit)

Corruption

Ces découvertes intéressent le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). En 2005, celui-ci propose au chercheur de travailler pour lui à Nairobi, au Kenya. Mais Ismail Ahmed va y rencontrer… la corruption. « J’ai été témoin de beaucoup d’irrégularités et de pratiques frauduleuses notamment chez les officiels qui géraient le projet et les consultants privés qui les accompagnaient », expliquait-il en 2017 au site Huffpostmaghreb.

Dans le même temps, Kofi Annan, alors Secrétaire général de l’ONU, promet aux personnels de l’organisation qu’il y aura une «tolérance 0» dans la lutte contre la corruption. En 2006, le prenant au mot, Ismail Ahmed dénonce discrètement les faits au siège de l’organisation internationale à New York.

Commence alors une rocambolesque aventure. « Des enquêteurs sont alors venus des Etats-Unis à Nairobi, non pour enquêter, mais pour couvrir les responsables de l’affaire ! » Le spécialiste du transfert d’argent est chargé… d’aider à identifier le lanceur d’alerte. Qui n’est autre que lui-même ! « On m’a ainsi donné accès à des documents protégés, à des milliers de mails. » Ce qui lui permet de compléter son dossier…

Un dossier qu’il envoie à sa hiérarchie. Et qu’il entend faire parvenir au comité d’éthique de l’ONU à New York. Le chercheur est averti que s’il poursuit dans cette voie, il n’aura « plus jamais la possibilité de travailler dans le secteur ». Mais il persévère. « J’ai alors perdu mes amis », ajoute-t-il. Ainsi que son emploi. Il décide de se confier à un journaliste de l’agence Reuters.

Il retourne à Londres où il reprend des études à la London School of Business. En parallèle, il commence à travailler sur un projet qui aboutira à la fondation de WorldRemit. Quatre ans plus tard, en 2010, le comité d’éthique onusien lui alloue 200 000 livres (228 000 euros). Une aubaine qui lui permet de lancer sa société.

Un homme consulte son compte bancaire à partir de son smartphone le 24 avril 2015 à Abidjan (Côte d\'Ivoire) 
Un homme consulte son compte bancaire à partir de son smartphone le 24 avril 2015 à Abidjan (Côte d’Ivoire)  (SIA KAMBOU / AFP)

Mobile money

En moins de 10 ans, WorldRemit a « diminué les coûts de transferts et cassé le monopole des grands du secteur », comme les américains Western Union et MoneyGram, racontait en juillet 2018 à franceinfo Afriquela cofondatrice de la startup, Catherine Wines. Si l’Afrique est son principal marché, l’entreprise a étendu son réseau dans le monde entier. Origine de son succès : la technologie. En l’occurrence l’utilisation du portefeuille mobile (mobile money) à partir d’un téléphone cellulaire. Employant aujourd’hui 750 collaborateurs, WorldRemit a réalisé en 2018 un chiffre d’affaires de quelque 90 millions de livres, en hausse de 50% d’une année sur l’autre.

Ismail Ahmed ne voit que des avantages au « mobile money »« Au Somaliland, il est très développé. On l’accepte partout. Plus personne ne veut d’argent liquide », estime-t-il. Les pouvoirs publics africains « en voient les bénéfices. Grâce aux nouvelles technologies, on a pu renouveler le moyen traditionnel de distribuer de l’argent ». Important pour l’Afrique où à peine plus de 30% des habitants ont un compte en banque, rappelle Catherine Wines.

Résultat : cela permet d’aider à intervenir plus rapidement contre des fléaux comme la sécheresse qui a sévi ces dernières années en Afrique de l’Est. Et entraîné des pénuries alimentaires. « Nous avons ainsi pu envoyer rapidement de l’argent dans les zones concernées. Cela était impossible dans le passé », note le patron de WorldRemit.

Le vice-président du Somaliland, Abdirahman Saylici, inaugure le premier \"pôle de l\'innovation et de l\'entreprise\" lors de la Semaine de l\'entrepreneuriat global à Hargeisa, capitale de cette république autoproclamée, le 12 novembre 2018. 
Le vice-président du Somaliland, Abdirahman Saylici, inaugure le premier « pôle de l’innovation et de l’entreprise » lors de la Semaine de l’entrepreneuriat global à Hargeisa, capitale de cette république autoproclamée, le 12 novembre 2018.  (MUSTAFA SAEED / AFP)

Un modèle ?

Au-delà, ce dernier se considère-t-il comme un modèle pour les jeunes Africains ? Il tempère. « J’ai eu de la chance. Evidemment, j’ai eu des défis à relever. Mais vu mon parcours, il n’est pas impossible de faire ce que j’ai fait. »

Et comment le businessman britannique d’origine somalilandaise voit-il évoluer la situation économique de l’Afrique ? « Je suis très optimiste », explique-t-il. « C’est vrai, il reste de nombreux défis à relever. Mais les choses sont en train de s’améliorer », pense-t-il.

« Il y a beaucoup d’entrepreneurs sur le continent. Et il n’y a qu’à voir le succès des firmes technologiques. Regardez aussi combien un pays comme le Kenya, où je me trouvais récemment, a évolué. Mais dans la Corne de l’Afrique, on parle plus des shebabs et de ce qu’il se passe à Mogadiscio, que des événements au Somaliland ! », poursuit Ismail Ahmed.

Lu sur https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/economie-africaine/ismail-ahmed-le-businessman-qui-depoussiere-le-transfert-dargent-vers-l-afrique_3169231.html

A propos de l'auteur

CEO AfrikaTech

Comme beaucoup de personnes j’ai connu l’Afrique à travers des stéréotypes : l’Afrique est pauvre, il y a la guerre, famine… Je suis devenu entrepreneur pour briser ces clichés et participer à la construction du continent. J’ai lancé plusieurs entreprises dont Kareea (Formation et développement web), Tutorys (Plate-forme de e-learning), AfrikanFunding (Plate-forme de crowdfunding). Après un échec sur ma startup Tutorys, à cause d’une mauvaise exécution Business, un manque de réseau, pas de mentor, je suis parti 6 mois en immersion dans l’écosystème Tech au Sénégal. J’ai rencontré de nombreux entrepreneurs passionnés, talentueux et déterminés. A mon retour sur Paris je décide de raconter leur histoire en créant le média AfrikaTech. L'objectif est de soutenir les entrepreneurs qui se battent quotidiennement en Afrique en leur offrant la visibilité, les connaissances, le réseautage et les capitaux nécessaires pour réussir. L'Afrique de demain se construit aujourd'hui ensemble. Rejoignez-nous ! LinkedIn: https://www.linkedin.com/in/boubacardiallo

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